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  • Le BUDO


    Cette interview de Pascal Krieger et Malcolm T. Shewan a été réalisée par
    Robert Faure au cours du stage des Iles en 1987 et a été publiée dans la revue
    « SOURCES – l’Aventure Intérieure »
    du mois de juillet de la même année.

     

    budo.jpg

    R.F. Qu’est-ce que le Bushido ? Est-ce un nom japonais qui signifieune technique de combat, une philosophie, un art de vivre ?

    Tiki : C’est un terme qui a tendance à se vulgariser ici, en Occident. Àl’origine, c’est essentiellement un code moral chevaleresque qui

    comprend des notions de devoir, de fidélité, de loyauté, d’effacement
    de soi-même au profit des autres.
    L’application de ces règles de vie n’a jamais été réduite à une activité
    particulière de la vie japonaise. Elles sont assez générales pour être
    employées à tous les secteurs de l’action. Un homme d’affaire
    japonais, une mère de famille, un artiste peut respecter un art de
    vivre. Le terme BUSHIDO est constitué de trois racines – BU :
    noblesse ; SHI : guerre ; DO : la voie. Il peut se traduire par : « la
    voie de la noblesse guerrière ». Le concept de Bushido n’a pas
    d’époque précise. L’apogée de l’influence de ce Code se situe au 12-13
    siècle. Plus tard apparaissent les Samurai, serviteurs de la classe
    guerrière. Le Bushido n’est pas à confondre avec l’ensemble des
    techniques de combat issues du Japon, que l’on nomme BUDO.
    R.F. Que pensez-vous de la prolifération de Dojo, de salles d’Arts
    Martiaux, en Occident : des lieux de pratique reliés à un esprit
    de compétition, de performance, à un art de dépassement de
    nos complexes ?
    Tiki : La réponse se divise en deux. Tout d’abord, il y a un certain nombre
    de principes culturels, dans le Budo, qui viennent spécifiquement du
    Japon. Maintenant, ces vérités culturelles contiennent des valeurs
    proprement universelles. Où se trouve la plus grande fidélité ?
    Faut-il transmettre des valeurs culturelles liées à l’aventure japonaise
    ou faut-il tenter de transcender les questions de race, de culture, de
    société ? Toutes les méthodes ont un enracinement culturel très fort
    que l’on ne peut négliger. Mais il ne faut peut-être pas oublier que ces
    méthodes ont toutes une finalité. Pour moi, il est nécessaire de
    respecter la méthode dans la mesure où elle respecte l’être humain.
    Je ne pense pas que ce soit en mettant des tapis japonais chez soi et
    en mangeant du riz avec des baguettes que ça vous aidera dans la vie.
    Mais, inversement, si dans la pratique d’un art, d’une technique de combat,
    vous ne persistez pas, vous passez à côté d’éléments-supports
    indispensables, de principes de comportement, comme la
    concentration, le silence, les protocoles de combat… et vous avez ainsi
    laissé la porte ouverte à un changement de l’état d’esprit initial, avec
    les risques de dégradation que cela entraîne. Il faut toujours distinguer
    entre ce qui est phénomène social, culturel et les principes sousjacents
    des méthodes issues de telle ou telle culture, lesquels
    dépassent largement le concept de race ou de nation.
    Au niveau des Arts Martiaux, il faut conserver et préserver la méthode
    exacte, qui a fait ses preuves, sans en perdre la finalité.
    Pascal : Prenons un autre exemple : quelle est la vérité qui se cache derrière le
    Budo, l’étiquette, le salut,… ? C’est le respect : respect du lieu, respect
    de l’arme que l’on utilise. Nous essayons de faire passer ce principe
    universel à travers une méthode japonaise. La forme du salut est
    japonaise, mais le sens est universel et reste valable pour tout le
    monde. À la limite, les Japonais tendent eux-mêmes à oublier
    l’universalité de ces principes et pensent qu’ils sont quasi les seuls à
    développer ses qualités de noblesse, de respect, de courtoisie.
    R.F. Mais pourquoi, dans votre manière d’enseigner les Arts
    Martiaux, créer cet environnement qui peut paraître excessif.
    On entend des discours un peu crus sur l’art d’éliminer son
    adversaire ?
    Pascal : Oui, par exemple : « Si vous plantez comme ça votre sabre, vous ne
    pouvez pas le ressortir. », ou encore : « Même avec un bras, votre
    adversaire peut vous tuer. ».
    Dans ces détails qui font un peu charcuterie, il y a des notions très
    guerrières. Mais c’est l’emballage qui compte. On emballe ça dans une
    étiquette, un respect de l’autre, un travail sur soi-même. Si l’élève s’y
    refuse, il souffrira. C’est une ambiance de travail que l’on crée pour
    que ces notions qui sont un peu meurtrières ne passent pas du
    mauvais côté. Le respect de l’autre dans le combat, l’étiquette permet
    de canaliser l’énergie, sans débordement.
    R.F. Que pensez-vous de la prolifération des techniques martiales
    enseignées aujourd’hui ?
    Tiki : Il existe un obstacle dans la transmission des Arts Martiaux. C’est le
    mélange de diverses techniques. Quelqu’un qui pratique diverses
    disciplines est comme celui qui prend dans ses mains à la fois une
    pince, un marteau et un tournevis. Il ne fait rien de bon. Il faut poser
    l’un ou l’autre outil et n’en prendre qu’un.
    Ce mélange est un frein. Alors qu’une technique doit être abordée
    seule 8 à 10 000 fois avant d’être efficace.
    R.F. De quelle façon le Budo modifie votre vie quotidienne ?
    Tiki : Je prendrai un exemple. Il y a quelques années, j’étais toujours en
    retard, partout où j’allais. Un jour, j’ai réalisé, en faisant du Budo, que
    tout retard symbolise une mort. J’ai senti que la discipline que je
    pratiquais faisait partie du quotidien.
    Dès qu’un principe participe concrètement à notre vie consciente, il
    devient vivant. Mais c’est la répétition qui permet cette prise de
    conscience, peu à peu.
    R.F. Et votre pédagogie, comment l’appliquez-vous ?
    Pascal : Comme enseignants, nous sommes plutôt des catalyseurs, des
    synthétiseurs. J’ai un sentiment de fidélité par rapport aux vieux
    maîtres que j’ai connus.
    Tiki : … oui, et c’est aussi le temps qui fait l’apprentissage. L’expérience du
    temps est irremplaçable. J’aime voir quelqu’un, pas forcément doué,
    venir régulièrement à l’entraînement. Et puis le voir évoluer, peu à
    peu. Et au bout de dix ans, j’ai envie de lui parler et de lui dire :
    « Vous avez fait dix ans de travail, maintenant on va commencer à
    échanger autre chose. ».
    Pascal : Oui, cette notion d’entraînement (KEIKO) est quelque chose
    d’important chez les Japonais. KEI veut dire penser, se souvenir. KO
    signifie la Tradition. KEIKO : se remémorer le passé et demeurer fidèle
    à l’esprit de la tradition. Ceci suppose une complète adaptation aux
    conditions du moment. Qu’il fasse froid ou chaud, que ce soit le matin
    ou la nuit, accepter la situation présente telle qu’elle est.
    Tiki : De même le mot SENSEI ne veut pas dire « maître » ou
    « enseignant ». Mais il désigne « celui qui était là avant moi », donc,
    dans le temps, celui qui a parcouru davantage de chemin que moi
    débutant.
    R.F. Alors justement, quels sont, dans les grandes lignes, les
    différents stades d’apprentissage, jusqu’à la totale maturité ?
    Pascal : On peut décrire 4 stades principaux : GYO – SHUGYO – JUTSU – DO.
    Le stage GYO, c’est l’obéissance aux enseignements reçus, sans tenter
    de les interpréter. L’élève accepte d’être en situation de dense
    ignorance. Il n’y comprend rien, il ne sait pas du tout pourquoi on lui
    fait faire certains mouvements. Il n’a qu’un point de référence : celui
    de son maître. On lui demande à la fois de ne pas se poser de
    questions, de ne pas réfléchir, et de faire.
    C’est la phase d’apprentissage, qui, dans la conception japonaise, est
    beaucoup exigeante. Pour apprendre la flûte japonaise, par exemple, il
    faut consacrer 3 ans simplement pour arriver à bouger le cou de façon
    à produire la modulation d’un son. On se trouve ainsi, au bout de 3
    ans, dans la situation où l’élève peut commencer vraiment à travailler.
    Il faut que le geste soit parfait. L’attitude mentale viendra après
    seulement. C’est en traversant cette phase d’apprentissage que l’élève
    sera en mesure, plus tard, de développer la souplesse d’esprit.
    Le deuxième stade – SHUGYO – est une mise en pratique des
    éléments appris. Les gestes sont techniquement au point,
    extérieurement. L’élève doit les intégrer, les faire siens, de façon à
    pouvoir se mettre en harmonie avec eux. Un peu comme un musicien
    qui, connaissant le solfège et les lois de l’harmonie, va pouvoir
    composer des morceaux à la fois rigoureux et harmonieux. Il crée de
    la musique en se mettant au service de la musique.
    Le troisième stade – JUTSU – est déjà un stade assez élevé et c’est
    probablement le plus dangereux. L’élève a pu canaliser toute son
    attention, son énergie, pour atteindre une certaine compétence, une
    certaine efficacité. Que lui reste-t-il à découvrir ? Lui-même. Il
    possède une somme importante de connaissances, mais il lui manque
    la liberté. À cause de ses compétences, il peut se tromper et tromper
    tout le monde. À ce stage, il fait un complet retour sur lui-même et est
    confronté à des vrais problèmes : la vanité de son savoir, la peur de
    vieillir, l’angoisse de s’être trompé de chemin. Il aura même envie de
    rejeter ce qu’il a appris. C’est pourtant à ce stade qu’il apprend la
    liberté de choisir. Le combat n’est plus dehors, mais dedans. Il mesure
    la force de ses véritables contraintes.
    Le quatrième stade – DO – est la voie réalisée. Je ne peux pas vous en
    parler, il n’y a pas de définition. Un maître pourra répondre, parfois,
    d’un geste…
    R.F. J’ai vu, pendant votre stage, une démonstration de sabre
    contre bâton. Quelles sont les qualités que vous cherchez à
    mettre en valeur dans ce type de combat ?
    Pascal : La façon dont vous posez la question est intéressante. Au premier
    stade, on dira : « le sabre contre le bâton ». Ensuite, on dira plutôt :
    « le sabre et le bâton ». Plus tard, peut-être, avec une vision moins
    dualiste, on dira : « le sabre avec le bâton ».
    En tant que pédagogue, on cherche à faire travailler l’élève de façon
    de plus en plus exigeante techniquement, mais toujours en harmonie
    avec lui-même, avec ce qu’il peut donner. On va le solliciter jusqu’à sa
    limite, sans jamais la dépasser. On va le pousser, comme j’aime à le
    dire, dans son pays inconnu, dans son « no man’s land » à lui.
    R.F. Il se dégage une impression de très grande force, une grande
    énergie, durant la pratique. Le Budo utilise directement les
    pulsions de violence, d’agressivité, ou il cherche à les réduire
    pour mieux les canaliser ?
    Pascal : Il ne faut pas oublier que le sabre a, symboliquement, un double
    tranchant : un tranchant vers l’autre, mais aussi un vers soi-même.
    Tiki : Oui, et la violence absolue, chez l’être humain, est intimement liée au
    problème, à la question de la mort. Donc, la pulsion de violence a une
    origine très lointaine, très profonde. Pour le pratiquant des arts de
    combat, il faut aller jusqu’au sabre qui donne la vie. De même dans la
    vie quotidienne, toute action a une base d’énergie. Lorsque celle-ci est
    mal connue, mal contrôlée, pulsionnelle, on dit qu’elle est plus ou
    moins violente. Mais au départ, c’est de l’énergie qui veut vivre à tout
    prix. Et il ne faut probablement pas la fuir, la nier ou en avoir peur. Il
    faut rentrer dedans avant de la transcender.
    Je raconte souvent cette histoire d’un braconnier que j’ai connu et qui
    chassait tant et plus de façon sauvage et illicite. Puis il a changé peu à
    peu son mode de voir la nature, il l’a aimée. Il est devenu gardechasse,
    un protecteur de la nature hors classe ! Rendez-vous compte,
    il connaît toutes les ficelles du métier, toutes les combines. La violence
    est une crise à passer. On voit parfois les pacifistes parler de la paix en
    douceur, et fuir la violence. Mais une paix qui ne prend pas en
    considération la violence n’est pas une vraie paix.
    R.F. Quelle est la raison d’être du cri (le KIAI) qui accompagne le
    geste dans le combat ?
    Pascal : Sur le plan physiologique, le kiaï met en relation les diverses parties
    musculaires du corps qui, au moment du geste d’attaque, est à son
    maximum de tension. Venant de la partie abdominale, il fait
    l’intermédiaire entre les muscles du haut et les muscles du bas du
    corps. Et cette mise en relation dégage une très grande puissance.
    R.F. Sur le plan technique, l’apprentissage du Budo est
    essentiellement basé sur un aspect répétitif du geste. L’élève
    ne doit rien inventer, rien créer, mais reproduire. Où est la
    spontanéité dans cette discipline ?
    Pascal : Il y a deux sortes de spontanéité : l’une faussée parce qu’anarchique,
    bloquée, mal canalisée, l’autre libre et harmonieuse.
    En Judo, par exemple, lorsque votre adversaire attaque, vous n’avez
    plus le temps de réfléchir, il ne faut pas réfléchir. La spontanéité est ce
    qui permet à la meilleure réponse de trouver le chemin le plus rapide
    pour s’exprimer, sans entrave, sans hésitation, sans rupture. Pour y
    arriver, il faut éduquer les voies réflexes. C’est au niveau du cerveau
    que se fait le travail d’élaboration du meilleur geste. Encore une fois,
    cela suppose de très nombreuses répétitions, des milliers d’heures
    d’entraînement.
    R.F. Mais, par ailleurs, n’y a t-il pas un écueil, un danger à
    apprendre à répéter des milliers de fois un même geste, un
    même comportement ? N’y voyez-vous pas le danger d’une
    robotisation chez l’élève ?
    Tiki : Cette question n’est vraie que par rapport au premier stade
    d’apprentissage dont nous avons parlé tout à l’heure.
    Pascal : Avant de proposer à quelqu’un d’être libre, on lui demande d’être vrai.
    Et la base de départ du Budo consiste à faire ce qui est à faire et rien
    d’autre. L’élève doit se concentrer sur une seule chose, faire un geste.
    Et la qualité de ce geste doit être telle que, s’il n’est pas parfait, pur,
    l’élève ne peut se trouver aucune excuse.
    R.F. De quelle façon vous voyez, ou avez-vous découvert par le
    Budo certaines relations entre le corps et l’esprit ?
    Pascal : Comment expliquer qu’un geste, aussi simple soit-il, est complètement
    différent exécuté par un débutant ou un maître ? Il y a quelque chose
    à l’intérieur de la personne qui est complètement différent. Lorsqu’on
    veut tenter de faire quelque chose à 100 %, on ne peut pas le faire
    uniquement avec le corps. Regardez toute l’importance de l’attitude
    mentale, psychologique, dans les sports de haut niveau. Dans le Budo
    également on constate qu’il y a au début séparation entre le corps et
    l’esprit. Puis, peu à peu, diminue le fossé qui sépare les deux, et la
    pratique d’une discipline martiale est une réponse à cette recherche
    d’unité.
    R.F. Avez-vous l’impression que la pratique intensive du Budo a
    modifié votre façon de voir le monde, l’homme, votre
    conception de la vie quotidienne ?
    Tiki : Le plus important est d’essayer de vivre ici et maintenant. En japonais,
    on dit NAKA-IMA (au milieu maintenant).
    Il ne sert à rien de se référer perpétuellement à son passé. Être
    maintenant, c’est développer une attitude fraîche dans laquelle tout
    est nouveau. C’est la première et la dernière fois de ma vie que ce
    maintenant existe. Ceci se résume en deux mots essentiels, qui
    qualifient l’instant, le sel de la vie : ICHI-GO / ICHI-E : une rencontre,
    une expérience.
    février 2006

     

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  • La Voie du Guerrier

    La Voie du Guerrier
    Entretien avec Pascal Krieger et Malcolm T. Shewan
    par Daniel Bessaignet
    publié dans la revue « ITINERANCES »
    dossier n° 2 de novembre 1986


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    Le thème des nouveaux guerriers ou les films de karaté grand spectacle offrent
    une fausse image de l’homme invincible, doté de pouvoirs ou d’une pseudo
    sagesse.
    En dehors de ces clichés qui attirent la foule, nous concluons ce dossier avec
    deux authentiques enseignants « d’arts martiaux ». Leur véritable recherche se
    situe, en fait, bien au-delà d’une gestuelle ou d’une simple maîtrise corporelle.
    Leur art est une voie qui fréquente l’émotion au plus haut niveau : depuis le
    simple regard jusqu’au rapport de justesse, un sabre dans la main. Cet art des
    anciens samuraï s’adresse à l’être d’aujourd’hui qui a besoin de se sentir
    autant relié à sa fragilité d’homme qu’à la puissance qui l’habite.
    Pascal et Tiki nous permettent dans cet entretien l’approche du véritable
    paradoxe : combattre, c’est parvenir à l’état où il n’y a ni combat ni ennemi.
    D.B. Pourriez-vous nous donner un aperçu des techniques que vous
    pratiquez ?
    Tiki : l'Aïkido est un Ko-Budo, c’est-à-dire un art martial traditionnel
    japonais, actualisé pour être pratiqué comme il l’est de nos jours.
    Contrairement au Judo, au Karaté ou au Kendo, l'Aïkido refuse toute
    idée de compétitions ou d’applications sportives. C’est avant tout une
    pratique de corps à corps, avec des immobilisations, des projections,
    etc. L’étude des mouvements de corps pratiqués en Aïkido est issue
    des techniques du maniement des armes, telles que le sabre (katana),
    le bâton (jo ou yari), ou simplement un couteau (tanto). La discipline
    du bâton (Jodo) est enseignée dans une école (ryu) datant du XVIIe
    siècle. Le bâton a une taille et une circonférence déterminées pour
    devenir efficace face aux armes classiques. Cette école, restée
    traditionnelle, englobe dans son enseignement l’étude de diverses
    armes telles que le sabre (katana), la canne (tanjo), la matraque
    (jitte), la faucille munie d’une chaîne au bout de laquelle est fixée une
    boule (kusarigama), l’art de ligoter un adversaire (hojo-jutsu), aussi
    bien avec que sans armure.
    Nous pratiquons également le Iaïdo, qui est à proprement parler l’art
    de dégainer et couper avec un sabre (katana). Il s’agit également
    d’une discipline classique qui ne saurait souffrir aucune application
    sportive.
    Il existe encore aujourd’hui au Japon de nombreuses écoles de Iaï qui
    enseignent soit le Iaï-do qui est une approche spirituelle de cet art,
    soit le Iaï-jutsu où la recherche vise l’efficacité technique et combative,
    telle qu’elle existait par le passé. Il ne faut pas cependant commettre
    l’erreur de croire que le Iaï-jutsu est une discipline moins spirituelle
    que le Iaï-do. Les vertus guerrières imposent une moralité
    irréprochable.
    Ces trois disciplines, quoique différentes du point de vue technique, se
    rejoignent dans leurs principes. Elles font partie de ce que nous
    appelons le Ko-Budo, les disciplines martiales traditionnelles. C’est la
    raison pour laquelle nous les travaillons parallèlement. Elles sont
    pratiquées dans le même esprit.
    D.B. Avez-vous une filiation particulière ?
    Pascal : Après des années de pratique dans une discipline martiale, ou dans les
    arts martiaux, on finit par être marqué par des personnalités dont
    l’enseignement, qui est en soi une éducation autant physique que
    spirituelle, permet une transformation du caractère et de notre mode
    de comportement. Tous ceux qui ont mûri dans la pratique des
    disciplines martiales ont connu un Maître qui les a marqués de son
    empreinte. Le Maître peut revêtir la forme d’un simple professeur,
    mais qui aura su transmettre.
    J’ai été fortement marqué par deux… ou trois personnes et la façon
    dont je me conduis actuellement est due en grande partie à l’influence
    qu’ils ont exercée sur mon caractère.
    Tiki : Nous avons la chance en Aïkido d’avoir en France un maître japonais,
    Tamura Sensei, dont la compétence et la valeur sont reconnues dans
    le monde entier. C’est un élève du Maître fondateur Morihei Ueshiba.
    Je suis d’ailleurs venu en France pour travailler l'Aïkido sous sa
    direction.
    Dans ma pratique du Iaï, plusieurs personnes m’ont également
    fortement influencé. Je voudrais cependant appliquer une définition à
    ce que l’on entend par « maître ». C’est un individu qui grâce au
    chemin déjà parcouru et par son expérience parvient à transmettre un
    aspect, un détail, toujours par rapport à la totalité de l’activité ou de la
    discipline qu’il transmet. (En japonais, Sensei ne veut pas dire
    « maître », mais « celui qui vient avant ».) Il peut s’agir d’un geste,
    d’un déplacement, d’une attitude, ne s’appliquant pas seulement pour
    une technique, mais pour l’ensemble des techniques de la discipline.
    Par là même, il rend ses élèves libres et indépendants. C’est un guide,
    pas un mythe.
    D.B. Considérez-vous les arts martiaux que vous enseignez comme
    une technique psychosomatique, un sport, un art ?
    Tiki : Peut-être faudrait-il avant tout définir ce qu’il convient d’entendre
    lorsque l’on parle d’art martial, ou d’arts martiaux, terme trop
    largement utilisé. Il faut en effet tenir compte de trois considérations
    pour définir l’art martial :
    1. il était toujours conçu pour la guerre ;
    2. il était toujours en rapport direct avec les armes ;
    3. il tenait compte des armures et des fortifications.
    Ainsi, à nos yeux, le Judo, le Karaté, le full-contact, etc., ne sont pas
    des arts martiaux, mais plutôt des disciplines martiales, en ce sens où
    leurs techniques ne peuvent pas être appliquées sur un champ de
    bataille. En fait, il n’y a jamais eu à proprement parler d’art martial à
    mains nues, et surtout jamais d’art martial avec lequel on puisse faire
    de la compétition sportive. L’art martial a techniquement des fins qui
    ne s’accordent pas avec des jeux, même pris dans le sens noble du
    terme.
    Pascal : Au niveau de l’enseignement, nous portons de ce fait une lourde
    responsabilité. En effet, on n’enseigne pas à des jeunes gens le
    maniement d’une arme comme si c’était un jeu. Le sens de
    l’enseignement est de pétrir, de malaxer, de forger le caractère des
    gens qui s’y prêtent. Il est des notions simples, des notions de base
    qu’il est nécessaire d’inculquer, et d’autres qui consistent à laisser faire
    la nature.
    Un jeune garçon, par exemple, qui aborde les « arts martiaux » aura
    comme première motivation d’apprendre à se battre. En général, son
    désir est d’obtenir une meilleure confiance en lui, non par un travail
    sur lui-même mais par une domination sur les autres. Aussi, au début
    de son entraînement, on lui fera faire des mouvements de base dans
    son coin, sans trop le corriger. On va le reprendre s’il n’est pas à sa
    place, s’il n’est pas propre, s’il arrive en retard, etc. C’est par là que
    l’on va commencer son apprentissage. Après quelque temps, il doit
    comprendre qu’après tout, il lui faut commencer par un contrôle de
    soi-même avant d’aller plus loin. Il existe donc une sélection naturelle
    dès le départ entre ceux qui possèdent un potentiel pour entamer un
    travail sur eux-mêmes et ceux qui ne sont pas encore prêts. De là à
    dire que ceux qui n’accrochent pas sont perdus est loin de notre
    pensée. Ils iront peut-être essayer d’autres disciplines martiales et
    acquérir quelques notions de combat, mais tant qu’ils ne percevront
    pas la nécessité d’un combat contre soi-même, ils ne pourront pas
    entamer un véritable travail.
    D.B. Est-ce alors l’enseignement d’une technique ou d’une voie
    spirituelle ?
    Pascal : Elles vont de pair, car on demande à l’élève de travailler à la fois avec
    son corps et avec son âme. Pour les armes, on lui demande de les
    respecter, de se conformer à une certaine étiquette ou cérémonial,
    d’exécuter des gestes éducatifs n’ayant aucune application combative.
    Petit à petit, on le placera dans des situations combatives, non pas
    dans un but technique, mais pour cultiver en lui l’attitude mentale de
    celui qui a une arme entre les mains. Donc supprimer sa peur, sa
    violence, son agressivité, lui faire exécuter les mouvements d’une
    certaine manière avec l’attitude mentale nécessaire. Ce travail lui
    prendra des années, et c’est lui qui le fera, à 99 %. Le professeur, ou
    plus tard le maître, n’est là que pour le remettre dans le droit chemin,
    et sera surtout pris comme exemple.
    D.B. Dans la pratique des arts martiaux, une meilleure connaissance
    de soi inclut-elle une compréhension et une acceptation de ses
    peurs ?
    Pascal : La peur est issue de l’ignorance. Ce n’est donc pas en la fuyant que
    nous parviendrons à la comprendre. Il est en effet indispensable de la
    comprendre pour qu’elle puisse disparaître. Tant de réactions de l’être
    humain sont issues de la peur : la violence, le racisme, etc.
    Tiki : D’ailleurs, à l’origine, les arts martiaux étaient pratiqués par des
    guerriers professionnels. Leur travail était de combattre. Ainsi leur vie
    était confrontée aux peurs et aux anxiétés issues de leur contact
    constant avec la mort. Ils ont donc vite compris que ce n’est pas la
    technique qui leur permettrait d’affronter la mort avec le plus
    d’efficacité, mais qu’il fallait pénétrer et comprendre, de façon
    spirituelle, l’essence même de la vie et de la mort.
    Le travail qu’ils accomplissaient sur eux-mêmes leur permettait
    d’aborder une situation mortelle comme on s’asseoit derrière un
    bureau pour écrire.
    On rejoint finalement une notion qui apparaît dans toutes les religions.
    Cette notion est Do, la voie spirituelle, au travers de l’art martial. C’est
    le paradoxe fondamental : voie spirituelle alors que techniquement on
    apprend à tuer. C’est un koan. Il ne peut être résolu
    intellectuellement, mais par un engagement total Corps, Ame et Esprit.
    Pascal : Dans ce contexte, partant de sa peur de la mort, le guerrier supprimait
    toutes ses autres peurs. Et puis, certains d’entre eux ayant fait le tour
    de leurs dépendances et de leur manque, finissaient par vivre
    frugalement. Habitué à rien, il n’avait besoin de rien. Arriver à ne plus
    avoir besoin de la vie et de la Mort. Ils ont transcendé le phénomène,
    sachant que vie et Mort forment un tout rejoignant le principe de
    l’unité taoïste.
    À cet instant de l’entretien, Pascal nous quitte pour prendre son avion
    qui le ramène en Suisse, où il enseigne ? Nous poursuivons avec Tiki.
    D.B. Actuellement dans votre pratique, il ne s’agit pas, comme dans
    le japon d’autrefois, d’une question de vie ou de mort.
    Comment insuffler alors au pratiquant l’esprit du Bushido ?
    Tiki : Aujourd’hui, nous pratiquons dans un Dojo, qui signifie littéralement
    « le lieu où l’on pratique la Voie ». Le dojo est un champ de bataille
    sur lequel on peut revenir le lendemain.
    Par ailleurs, il paraît difficile dans le contexte social moderne de
    recréer la même ambiance de vie et de mort à l’intérieur d’une
    structure de masse telle qu’une Fédération. Dans certains Dojo privés,
    au Japon, constitués d’un maximum de trente élèves, le Maître
    s’arrangera pour créer une situation où, face à lui, vous ne saurez à
    aucun moment s’il va ou non porter un coup. Il recrée
    intentionnellement et réellement par son attitude la peur que vous
    éprouveriez face à la mort, le sentiment que vous pourriez mourir dans
    votre entraînement. L’entraînement devient réalité et vous oblige à
    aller au-delà de la technique. Il faut cependant déjà posséder plusieurs
    années de pratique et une certaine volonté pour se soumettre à un tel
    entraînement. C’est une expérience indispensable et déterminante.
    Dans certaines écoles, les combats se déroulent avec de vraies armes,
    et l’on peut y mourir.
    Vous savez, lorsqu’un pratiquant de Iaï comprend la signification des
    mouvements qu’il exécute, donc de l’horreur liée à l’arme qu’il manie,
    sa prise de conscience est réelle. C’est à ce moment précis qu’il décide
    de poursuivre et donc de transcender cette violence par des prises de
    conscience successives, ou d’arrêter sa pratique.
    D.B. Vous sentez-vous les dépositaires d’une tradition ?
    Tiki : Il faut préciser qu’il s’agit de pratiques ouvertes – elles ne le sont pas
    toutes -, donc abordables par tous. Elles sont exportables en Occident
    et chacun peut y trouver son compte : bonne santé, self-défense,
    compétition, détente, etc.
    Dans ce sens, nous ne nous sentons pas dépositaires du patrimoine
    militaire et stratégique à partir duquel s’est construit l’art martial dans
    le Japon ancien.
    Nous sommes plutôt des relais et notre responsabilité est de
    transmettre au mieux de notre capacité les idées essentielles et
    universelles qui sont exprimées dans nos disciplines. Et surtout de
    transmettre le plus fidèlement les techniques qui nous ont été
    transmises. En effet, du fait de notre antécédent martial, chaque geste
    que nous exécutons dans le cadre de notre pratique a une raison
    d’être, même lorsqu’il faut des années pour en percevoir le sens.
    D.B. Y a-t-il eu, au cours du temps, une évolution de la peur ou bien
    l’homme se posera-t-il toujours la question fondamentale de la
    résolution de sa mort ?
    Tiki : Rien n’a changé. Si autrefois on avait peur de mourir d’un coup de
    sabre, aujourd’hui on a peur de mourir d’un coup de revolver. La peur
    est la même dans son essence. L’évolution de l’homme, ou ce que l’on
    est tenté de considérer comme telle n’est que technique, scientifique,
    matérielle. Lui a très peu changé, dans ce sens où il est toujours le
    seul à décider pour lui-même d’entreprendre le chemin de son
    évolution. Ce n’est pas la résultante d’une transformation automatique
    comme l’est par exemple la puberté. L’homme n’évolue pas
    automatiquement de façon spirituelle. Cette évolution nécessite un réel
    travail sur soi. Mais on peut, comme beaucoup, se contenter de
    remplir le rôle que nous a assigné la nature. Aller au-delà, commencer
    de répondre au problème de son existence, n’entre pas dans le schéma
    de la nature. C’est l’homme seul qui se donne la capacité d’aller audelà.
    Sans cette volonté, il n’y a pas de voie possible. Et ce n’est pas
    par injustice puisque c’est une question de choix. (rires)
    D.B. Pensez-vous que notre temps favorise la recherche spirituelle ?
    Tiki : La situation du monde moderne offre des conditions intéressantes et
    suffisantes. Nous sommes tous sous la menace d’un incident et/ou
    d’un conflit nucléaire auquel il est difficile de se soustraire. En ce sens,
    tout le monde est face à l’éventualité soudaine et imprévue de sa
    propre mort, tout comme le samuraï ou le chevalier de notre histoire
    lorsqu’il se mettait en quête du sens de son existence.
    Les conditions actuelles permettent donc ce travail sur nous-mêmes.
    D.B. Les arts martiaux amènent-ils tous à une meilleure
    connaissance de soi ?
    Tiki : Si un pratiquant savait clairement dès le départ les efforts qu’il lui faut
    fournir pour obtenir si peu, il n’entreprendrait jamais ce travail.
    Heureusement, il ne peut le savoir. Face à nos problèmes personnels :
    phobies, angoisses, peurs, etc., il est vraiment nécessaire de refondre
    tout notre être. La pratique martiale, telle que nous l’avons explicitée
    tout au long de cet entretien, permet une transformation entière de
    l’individu. Il n’est plus la même personne que celle qui a commencé.
    Cela s’acquiert au prix d’efforts considérables.
    D.B. Quelles sont les étapes de ce chemin ?
    Tiki : C’est la continuité de la pratique qui crée les étapes. En japonais, on
    dit JU NAN CHIN, c’est-à-dire pratiquer en gardant un esprit
    d’ouverture et une souplesse d’adaptation en toutes circonstances. Si
    la pratique est animée par cet esprit et qu’elle dure suffisamment
    longtemps, on restera vigilant pour en percevoir les nuances et les
    multiples aspects. Sept pas en arrière pour huit pas en avant, telle
    pourrait être exprimée la progression d’un élève sur la voie du BUDO.
    Cependant, les conditions nécessaires à la naissance d’une spiritualité
    sont tout aussi délicates et hasardeuses que celles requises pour la
    naissance d’un enfant… peut-être même plus délicates. Car il est
    hasardeux de dire à l’élève : pratiquez, pratiquez, ça viendra ! Il n’y a
    pas de garantie. Il s’agit plus d’une combinaison de circonstances qui
    vous pousse dans cette direction. Souvent, on reste bon technicien.
    Pour la plupart des gens, une quête spirituelle, la remise en question
    de leur existence par rapport à la mort et à la vie, ne présentent pas
    d’intérêt pratique et immédiat dans leur vie quotidienne et sociale.
    Jusqu’au jour où la motivation devient prépondérante, vitale. Le
    terrain est alors prêt. La première condition est que la personne le
    désire véritablement de tout son Etre, non pas simplement par
    curiosité, mais par une réelle insatisfaction qui lui permet de ressentir
    la futilité de sa vie. Quand ce manque, ce vide, est ressenti, la
    personne n’aura de cesse d’entrer en contact avec une réponse. Mais lnon
    plus, il n’y a pas de garantie. La quête peut très bien avorter si les
    conditions sont mauvaises. C’est le problème des personnes qui sont
    entre les mains de faux maîtres. Mais même une telle expérience peut
    se révéler positive si elle donne naissance au discernement.
    D.B. Certaines personnes, souvent par souci d’authenticité, couplent
    leur pratique corporelle avec une autre technique, voire
    thérapie. Qu’en pensez-vous ?
    Tiki : Ce n’est pas vraiment nécessaire, bien que la voie empruntée par bon
    nombre de gens aille souvent dans pas mal de sens différents. À partir
    du moment où ce que l’on fait est un véritable travail sur soi, la
    diversité, dans le sens d’un dispersement, ne paraît pas souhaitable,
    car c’est souvent par fuite que l’on veut toucher à de multiples
    domaines. Cela se justifie encore moins lorsque l’enseignement reçu
    est valable. C’est souvent par une sorte de matérialisme spirituelle
    qu’une personne exige pour elle-même un traitement de faveur en
    raison de ceci ou de cela.
    De toute façon : « Toutes les pierres qui tombent à la rivière arrivent à
    l’estuaire rondes et polies. ». Proverbe chinois. (rires)

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  • POURQUOI L'ETIQUETTE?


    L'étiquette est l'ensemble des formes cérémonieuses qui marquent les rapports entre les particuliers et qui constituent les règles de comportement et de bienséance à observer dans un cadre donné comme par exemple: la cour d'un monarque, un lieu de culte, une célébration, quelle soit profane ou religieuse, sociale ou privée. Voilà pour ce qui est de sa définition formelle et académique. Il est important de préciser que l'étiquette est en rapport aussi bien avec la structure du groupe ou de la société qui l'a instituée qu'avec son histoire et qu'elle implique nécessairement une expérience existentielle. Mais, comme chacun aura pu le constater, plusieurs scénarios peuvent coexister dans une même culture.

    Dans la culture japonaise, il existe plusieurs termes concernant l'étiquette, savoir: REISHIKI, REIHO, REIGI, REIGI SAHO.

    Tous ces termes sont composés de l'idéogramme REI qui signifie littéralement: salut, salutations.

    SHIKI signifie "cérémonie". REISHIKI pourrait donc se traduire par "le cérémonial".
    HO signifie "loi". REIHO serait donc "l'étiquette" proprement dite puisque s'agissant des lois régissant le "salut".
    REIGI est le terme utilisé par N. Tamura dans son livre: "AIKIDO - étiquette et transmission":

    "REI se traduit simplement par salut. Mais il englobe également les notions de politesse, courtoisie, hiérarchie, respect, gratitude. REIGI (l'étiquette) est l'expression du respect mutuel à l'intérieur de la société. On peut aussi le comprendre comme le moyen de connaître sa position vis à vis de l'autre. On peut donc dire que c'est le moyen de prendre conscience de sa position.

    Le caractère REI est composé de 2 éléments: SHIMESU et YUTAKA.
    shimesu: l'esprit divin descendu habité l'autel
    yutaka: la montagne et le vase sacrificiel de bois qui contient la nourriture: deux épis de riz, le récipient débordant de nourriture, l'abondance.

    Ces deux éléments réunis donnent l'idée d'un autel abondamment pourvu d'offrandes de nourriture, devant lequel on attend la descente du divin… la célébration.

    GI: l'homme et l'ordre. Désigne ce qui est ordre et qui constitue un modèle.

    REIGI est donc à l'origine ce qui gouverne la célébration du sacré. Il est probable que ce sens se soit ensuite étendu aux relations humaines lorsqu'il a fallu instaurer le cérémonial qui régissait les relations hiérarchiques entre les hommes."

    REIGI SAHO pourrait être traduit par: "les règles de l'étiquette", ce qui correspond au sens donné par les dictionnaires occidentaux.

    De façon plus pragmatique, l'on peut dire que l'étiquette constitue un code dont la signification ne peut être perçue que par les initiés, c'est à dire par ceux qui ont acquis les premiers éléments dans la connaissance ou/et la pratique d'une science, d'un art ou d'une pratique donnée. Ce code est la marque d'un groupe particulier ou d'une relation particulière. L'étiquette introduit le novice à la fois dans la communauté des pratiquants (shugyo-sha) et dans le monde des valeurs spirituelles. Elle lui apprend les comportements et l'histoire du groupe, mais aussi ses mythes et ses traditions. L'étiquette raconte pourquoi les choses sont ce qu'elles sont et comment elles nous sont parvenues. Elle raconte l'histoire de tous les évènements qui ont contribué à faire de l'art que l'on pratique ce qu'il est aujourd'hui. Il importe donc de la conserver soigneusement et de la transmettre intacte aux nouvelles générations de pratiquants.

    L'étiquette est constituée d'un ensemble de gestes non utilitaires, non pas qu'ils ne servent à rien, mais plutôt que l'on peut s'en passer. Ce geste n'est matériellement pas rentable et peut même être considéré par certains comme une perte de temps. Son but n'est pas dans l'efficacité immédiate. Il n'est donc pas spontané comme ceux que l'on a constamment dans la vie courante, sans même devoir y penser. Il réclame "vigilance" de la part de celui qui l'exécute et, en ce sens, contribue à développer chez le pratiquant le ZANSHIN (littéralement traduit: l'esprit rémanent ou la présence - ici et maintenant - d'esprit).
    Sa raison d'être ne se situe donc ni dans son utilité, ni dans sa rentabilité, mais dans la gratuité de ce qu'il induit. Il met en jeu une partie du corps (dont notamment les cinq sens) pour permettre à celui qui l'exécute de rassembler (du grec sumballein (assembler) qui dérive de sumbolon: symbole) son esprit à ce qui échappe à ses sens.

    Pour qu'une chose soit bien faite, il faut la faire comme elle a été faite la première fois, s'imprégner de l'état d'esprit qui a prévalu à sa conception et participer ainsi à sa perpétuation. La répétition symbolique du geste implique donc une réactualisation du geste initial et de l'énergie qui l'a créé, avec la même pureté, la même efficience et la même virtualité intacte. En tant que symbole, il est chargé de sens et doit devenir "signe", pour ceux qui le font comme pour ceux qui le voient faire. Il doit être simple, beau, emprunt de sérénité (sans tension ni précipitation), juste et harmonieux.

    La répétition rigoureuse du geste rend possible la tabula rasa sur laquelle viendra s'inscrire les révélations successives du pratiquant, de celles qui pourraient lui ouvrir les portes de l'esprit. (En Iai, par exemple, le geste exécuté par la main gauche sur le sageo pour le placer sous le sabre après s'être assis en seiza; ou en Aikido, au moment du salut des adversaires avant taninzu kakari geiko.)

    L'étiquette ne vit pas uniquement dans une réalité "immédiate". Sa symbolique pourrait s'exprimer en ces termes: qu'on ne devient un pratiquant véritable que dans la mesure où l'on cesse d'être un homme biologique, mécanique. Elle démontre que le vrai pratiquant - le "spirituel" - n'est pas le résultat d'un processus naturel: il se fait. La "fonction" de l'étiquette pourrait donc être de révéler symboliquement au pratiquant le sens profond de l'existence et de l'aider à assumer sa responsabilité d'être un "Homme Totale", pour ainsi participer à l'évolution spirituelle de l'humanité.

    En étudiant et en respectant l'étiquette, on ne perdra pas de vue que le but de la recherche est, au fond, la connaissance de l'homme, de soi. Aussi, l'étiquette constitue-t-elle une démarche, une expérience essentielle dans la progression du pratiquant s'il veut pénétrer le message ultime du BUDO, c'est à dire devenir capable d'assumer pleinement son mode d'être.

    Mais à bien y regarder, l'étiquette n'est sclérosée qu'en apparence. Et si l'on se contente aujourd'hui d'imiter à l'infini les gestes transmis, on ne peut ignorer les innombrables transformations dont l'étiquette a bénéficié au cours de son histoire.

     

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    L'ETIQUETTE - COMMENT?


    "Le caractère des hommes ne se montre jamais mieux que dans les choses qui paraissent indifférentes."
    (Proverbe du monde)

    Il serait prétentieux de vouloir dresser une liste exhaustive de l'ensemble des règles de l'étiquette. De surcroît, certaines de ces règles peuvent différer d'un pays à l'autre, ou plus précisément d'une culture à l'autre. Ainsi, au Japon, il est inconcevable de plier son hakama sur le tatami alors que cette façon de procéder semble avoir été adoptée dans tous les autres pays du globe. L'étiquette, cependant, exige que le pratiquant ne plie pas son hakama dos au kamiza. Cet exemple illustre à quel point les règles de l'étiquette ne sont pas gravées dans la pierre et doivent nécessairement s'adapter, notamment lorsqu'elles sont issues d'une culture différente de la sienne. Si en Aikido les règles de l'étiquette semblent relativement uniformes, il n'en est pas de même de disciplines martiales telles que, par exemple, l'Iai où l'étiquette peut varier d'une école à l'autre au point de paraître contradictoire, notamment la position du sabre lors du salut au kamisa ou au sabre lui-même. Dans un domaine plus religieux, le signe de croix n'est pas exécuté de la même façon par les Catholiques, les orthodoxes, les Protestants, les Nestoriens, les Coptes, les Jacobistes et autres. Mais tous, sans exception, font un signe qui symbolise la croix et la passion du Christ.

    Ces différences, en apparence discordantes, démontrent à la fois la diversité et la cohérence de la nature humaine. Elles justifient la multiplicité des formes et confirment l'universalité des principes. A ce stade, il est intéressant de relever l'étrange homonymie entre les mots éthique et étiquette (à tel point qu'il ne serait pas choquant d'écrire "l'éthiquette" de cette façon). En effet, ne concerne-t-elle pas les règles de conduite, la morale?

    Il n'est pas dans notre intention d'inventorier et répertorier les multiples règles de l'étiquette martiale à travers les âges et les cultures. L'idée n'est pas inintéressante mais déborde largement le cadre de cet exposé. Elle permettrait en revanche de mesurer à quel point nos comportements sont conditionnés par nos rapports avec l'autre et les divers modes de prévenir les conflits. Mesurer, par exemple, que la prohibition du port d'armes a permis de se saluer en se serrant la main, ce qui était parfaitement inconcevable avant. Comprendre que le geste de trinquer était conditionné par le fait que le mélange des liquides au moment où les verres s'entrechoquaient permettait de s'assurer qu'aucun poison n'avait été versé dans l'un d'entre eux. Ainsi, bon nombre des gestes encore utilisés de nos jours dans nos comportements relationnels étaient à l'origine conditionnés par la nécessité de rester vigilant en toutes circonstances, c'est-à-dire en état d'éveil permanent. A fortiori, cette vigilance s'adressait-elle en premier lieu à ceux qui avaient choisi le métier des armes et pour lesquels la moindre faute d'inattention pouvait être fatale.

    Aussi, cet exposé se bornera à énoncer quelques principes de base qui devraient permettre au pratiquant de se repérer et, surtout, de comprendre que l'étiquette est plus affaire de conscience que de connaissance.

    Fidèle à la didactique du budo classique japonais, nous proposons d'aborder le "comment?" sous la forme tandoku renshu (travail seul), sotai renshu (travail à deux) et tameshi giri (exercice de coupe) que nous transposons de la façon suivante:

    -l'étiquette par rapport à soi-même,
    -l'étiquette par rapport aux autres pratiquants et au dojo,
    -l'étiquette par rapport à l'autre et à la société.

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